De quoi va-t-on parler ?
Ici on va parler de la conférence « When biomechanics doesn’t matter« . C’est une conférence disponible en accès libre (et en anglais) sur Youtube. Elle a été présentée au San Diego Pain Summit. Elle est réalisée par le dr Greg Lehman, physiothérapeute (plus ou moins l’équivalent des kinés chez nous), chiropracteur, spécialiste de la biomécanique, de la force et du conditionnement.
On ne va pas parler de la biomécanique « classique », c’est à dire l’étude du mouvement, ni du rapport entre biomécanique et sport. On va plutôt parler de ce qu’on fait dire à la biomécanique quand on cherche à trouver des traitements pour des gens ont des douleurs. La biomécanique est-elle importante ? Est-elle une cause ou nous permet-elle de lire les conséquences d’autres choses ?
Vous avez dit « biomécanique » ?
La biomécanique c’est « l’application des lois de la mécanique aux problèmes de biologie, de physiologie et de médecine » (cf, le Larousse). C’est un peu l’étude du mouvement du vivant.
Durant cette conférence, à l’aide d’exemples issus de la littérature, Greg Lehman démontre que bien souvent les soucis « biomécaniques » ne sont pas la cause de la douleur. Et ce, malgré ce qu’ont tenté de prouver des études antérieures.
Par exemple, qu’il n’existe pas de lien entre douleur et instabilité de la scapula (omoplate), ou pas de lien entre douleur et « inhibition » des muscles fessiers.
Comment deux études qui traitent du même sujet peuvent trouver des résultats opposés ? La différence peut résider dans la méthodologie. Avec une méthode moyenne, qui laisse de la place aux biais, on peut trouver des « faux positifs » ou alors faire parler les résultats dans le sens qui nous arrange.

Pourquoi est-ce contraire aux principes ostéopathiques ?
Les principes ostéopathiques se basent sur la théorie de la dysfonction.
L’explication avancée est la suivante : des évènements peuvent induire des dysfonctions dans le corps, sorte de restrictions de mobilité d’un tissu (musculaire ou articulaire par exemple). Ou pour faire simple : des micro-blocages à des endroits précis.
Les mains de l’ostéopathe seraient entraînées à pouvoir détecter ces restrictions par la palpation, et d’y remédier par des techniques précises.
Le principe implique également que ces dysfonctions soient problématiques : elles pourraient provoquer des douleurs ou dégrader le fonctionnement d’un organe (« estomac bloqué », « transit ralentit », « mauvaise vascularisation »). En conséquence, il faut absolument les traiter, sinon elles vont entraîner des chaînes dysfonctionnelles compensatoires et sur-ajouter des problèmes.

Revenons au sujet de la conférence
Prenons un exemple, l’étude de E. Turgut et al, (2017). On prend des personnes douloureuses. On diagnostique une instabilité scapulaire (omoplate) à des gens qu’on répartit dans deux groupes. L’hypothèse est la suivante : la douleur est provoquée par l’instabilité (= scapula qui dysfonctionne). Il faut régler l’instabilité pour améliorer le symptôme. Un groupe reçoit des exercices généraux, un groupe reçoit des exercices spécifiques pour traiter l’instabilité scapulaire.
Conclusion : la douleur est améliorée dans les deux groupes. La stabilité est améliorée dans les deux groupes.
Précision : Ici, il s’agit donc d’un travail de rééducation donc le métier du kiné, et non de l’ostéo.
Si vous regardez la vidéo, vous verrez qu’il est également mentionné des exemples où les exercices améliorent la douleur dans les deux groupes, sans changement significatif sur la biomécanique.
Orienter la recherche
A ceci, Greg Lehman propose de se poser plusieurs questions pour mieux identifier si oui ou non les « soucis » biomécaniques sont bien en lien avec la douleur exprimée par le ou la patiente.
- Une fois la dysfonction biomécanique identifiée, est-il pertinent de la relier à de la douleur ?
- Est-ce davantage associé à de la douleur ?
- Possédons-nous des données prospectives ?
- Est-ce que ça peut, est-ce que ça doit changer pour améliorer la douleur (comparer) ?

Dans le cabinet de l’ostéo : pourquoi est-ce important de garder ces notions à l’esprit ?
Les éléments énoncés dans la conférences permettent de faire, à mon sens, le parallèle avec la vision mécaniste enseignée en école d’ostéopathie (notamment). Ça ne bouge pas comme ça devrait, ça ne fonctionne pas comme ça devrait donc c’est probablement l’origine du problème.
D’autres preuves, dans le champs ostéopathique, viennent s’ajouter et continuent d’aller à l’encontre de ces visions « mécanistes » :
- Nos techniques ne sont pas précises : pour une douleur située au niveau A, traiter A ou ailleurs peut donner un effet similaire (Sørensen et al, 2023).
- La recherche de dysfonctions avec la palpation ne donne pas les mêmes résultats d’un praticien à l’autre. Les méthodes de « perception » de ces fameuses dysfonctions ne sont pas reproductibles (ou peu, avec la méthode TART), ce qui n’en fait pas un outil de diagnostic fiable (Seffinger et al, 2004 ; Stochkendahl et al, 2006 ; Haneline & Young, 2009 ; Triano 2013). Ce souci de perception palpatoire, on en parle aussi au sujet de l’ostéopathie crânienne.
- Les recherches qui exposaient un modèle neuro-mécanique expliquant la mise en place et la définition des dysfonctions ostéopathiques n’ont pas des méthodes très fiables (L. Fabre dans Mythologies ostéopathiques ; Fryer et al, 2010).
Il semblerait bien que traiter « ce qui ne bouge pas bien » ne soit pas l’essence de la solution. Les patients consultent les ostéo pour des douleurs, majoritairement (étude MOST). Peut-être devrions nous traiter une personne, et trouver une solution à son symptôme et pas juste lui chercher des problèmes mécaniques comme explication.
Vous êtes peut-être asymétrique, vous êtes peut-être un peu de travers, vous avez peut-être plus d’amplitude d’un côté que de l’autre mais ce n’est probablement pas grave. Et si vous avec de la douleur associée à une asymétrie, véritable ou perçue, votre « dysfonction » est probablement une conséquence, plus qu’une cause. Ou une coïncidence (approfondir dans Lederman, 2011 ; Branner & Breen, 2014).
NB : les exemples donnés par le Dr Greg Lehman dans sa conférences sont là pour éveiller notre niveau de vigilance et non faire des généralités. Il convient de prendre chaque pathologie et chaque patient.e au cas par cas.
Sources :
Dr. Greg Lehman – When Biomechanics DOESN’T Matter: A Choose Your Own Adventure Lecture
Mythologies ostéopathiques – Pierre Luc L’Hermite
Etude MOST : MOST
Branner & Breen 2014 Does inter-vertebral range of motion increase after spinal manipulation? A prospective cohort study – PubMed
Fryer et al, 2010 Resting electromyographic activity of deep thoracic transversospinalis muscles identified as abnormal with palpation – PubMed
Haneline & Young, 2009 A review of intraexaminer and interexaminer reliability of static spinal palpation: a literature synthesis – PubMed
Stochkendahl et al, 2006 Manual examination of the spine: a systematic critical literature review of reproducibility – PubMed
Turgut et al, 2017 Effects of Scapular Stabilization Exercise Training on Scapular Kinematics, Disability, and Pain in Subacromial Impingement: A Randomized Controlled Trial – PubMed

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