Les os du crânes bougent ? L’ostéopathie crânienne est possible ? L’ostéopathie cranio-sacrée est efficace ? Cortecs s’en est mêlé et a mis la tête dans le plat, si j’ose dire. On résume les résultats de leurs recherches :
C’est quoi « Cortecs » ?
C’est le collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique & science. CorteX – Le Cortecs
Les membres sont des professionnels de l’enseignement, santé, recherche, éducation…
Le rapport a été rédigé en 2015 à la demande de l’ordre national des masseurs-kinésithérapeutes. Cortecs a publié 286 pages sur l’ostéopathie crânienne et ses dérivés. Ce rapport est disponible en ligne, juste ici : CorteX-CNOMK_Ostéo cranio-sacrée_Janvier2016

Les os du crâne bougent-ils ?
La possibilité que les os du crâne soient mobiles entre eux a été évoqué par William Garner Sutherland (évoqué, pas affirmé) (M. Gabutti, dans Mythologies Ostéopathiques). Les os du crâne sont séparés par des sutures qui sont des cartilages de croissance. Ces sutures fusionnent entre elles et se calcifient au cours du temps.
Voici ce que le rapport conclut :
- Les sutures sont mobiles : faux.
- Les sutures vont moins rigides que les os du crâne : vrai
- Les sutures se calcifient mais pas toutes en même temps et cela dépend aussi des individus (entre 20 et 60 ans).
- Les os du crâne sont mobiles entre eux : pas de preuve.
Par conséquent, il n’existe pas de faits qui indiqueraient que ces mouvement soient perceptibles ou influençables par la main.
Dans Mythologies Ostéopathiques, Marco Gagutti mentionne que « Les données de la littérature nous indiquent que tout modèle explicatif basé sur la mobilité des os de la base du crâne n’est plus applicable au-delà de l’âge auquel les principales sutures de la base du crâne ont commencé leur processus de fusion, soit deux ans environ chez l’humain ». Il cite la source suivante : Madeline & Elster, 1995.
Le MRP (mouvement ou mécanisme respiratoire primaire) existe-t-il ?
Une des prétention de l’ostéopathie crânienne est de pouvoir traiter le MRP via des manipulations du crâne. Ce mouvement correspondrait en quelque sorte à un gonflement/dégonflement perceptible au niveau du crâne, comme une micro mobilité rythmique des os entre eux. On parle aussi parfois de pouvoir percevoir les mouvements du LCR, comme une « marée ». On en parle ci dessous.
Le rapport indique que la majorité des études ont une validité scientifique extrêmement faible. Il existe un mouvement mais il n’est pas possible de dire si celui-ci correspond à la définition du MRP en ostéopathie. Il n’y a pas de preuve qui indique que ce mouvement serait palpable.

Ci-dessus, une représentation de la « marée » (pas ostéopathique mais c’est joli).
Les MTR et le LCR
Concernant les MTR ou membranes de tension réciproque : « aucune étude accessible ne permet d’étayer la possibilité de mobiliser les membranes de tension réciproque par des techniques manuelles »
Fait intéressant, les membranes de tension réciproque était déjà un sujet exploré par Emmanuel Swedenborg en 1743 lors de ses travaux sur la mobilité de l’encéphale, des os du crânes et le rôle des méninges (même si les membranes ne portaient pas ce nom, à l’époque). Il est fort possible que ses travaux aient influencé Sutherland dans la considération de son modèle (M. Gabutti dans Mythologies Ostéopathiques) mais c’est difficile de mesurer à quel point.
Quant au LCR (liquide céphalo rachidien), sa circulation existe et des soucis de circulation peuvent effectivement être à l’origine de pathologies. Cependant, il n’existe aucune preuve indiquant qu’un contact manuel puisse influencer sa circulation.
Concernant l’efficacité de l’ostéopathie crânienne et crânio-sacrée
Les études sont souvent de mauvaise qualité… Et donc, les quelques études donnant des résultats en faveur de l’efficacité de l’ostéopathie crânienne ne peuvent en réalité pas affirmer que les effets retrouvés sont uniquement liés aux techniques. Ils pourraient, par exemple, être imputables aux effets contextuels, placebo etc…
Une seule étude parmi celles analysées trouve des résultats en faveur d’une efficacité sur les cervicalgies (Haller et al, 2015). Il persiste des points questionnables sur la méthode, bien sûr, mais c’est déjà intéressant.

Et de nos jours ?
Le rapport date de 2015. Etant actuellement plongée dans une mise à jour des données sur le saddle-fitting (ça n’a riiien à voir), je vais être transparente sur mes recherches : j’ai demandé à Typeset.io (sorte de ChatGPT spécialisé dans le résumé d’études) de m’indiquer si des méta-analyses et revues systématiques récentes avaient apporté de nouvelles notions. Et malheureusement, je crois que ça n’a pas trop évolué.
La seule publication proposée qui mentionne toujours des effets significatifs sur la douleur chronique est rédigée de nouveau par Haller et al, mais en 2020 cette fois. Deux études plus récentes sur les douleurs musculosquelettiques et chroniques ne trouvent pas d’effets statistiquement positifs en faveur d’une efficacité. Les auteurs répètent que les effets démontrés dans certaines études vont souvent de paire avec la présence de biais dans les méthodes ou les interprétations (Amendolara et al. 2024 ; Ceballos-Laita et al. 2024).
Un jour peut-être, je prendrai le temps de creuser ce qui explique ces différences de résultats d’une méta-analyse à l’autre.
En conclusion
A titre personnel, vais-je arrêter de poser la main sur la tête de mes patients ? Probablement pas.
Cependant, à la lumière des preuves dont nous disposons sur l’existence potentielle du MRP, de la mobilité des os du crâne ou de l’efficacité de l’ostéo là-dessus, il me semble important d’ajuster mon discours. D’une part pour prioriser les outils que l’on sait aujourd’hui efficaces pour soulager les patients mais aussi pour ne pas mentir ou tenir des arguments faux vis-à-vis de nos patients. Pas de fausses promesses. Pas de fausses prétentions.
Il est toujours possible de mener de nouvelles études et de faire des découvertes qui mettront à jour nos connaissances « further researchs are needed….. »
Le contact des mains sur le crâne peut être agréable et contribuer à une sensation de bien-être. Si la tête est la zone douloureuse, s’approcher de cette zone peut contribuer à améliorer les effets placebo, contextuels et l’alliance thérapeutique en fonction des attentes du patient. Nous serions mal avisés de nous en passer.
Je ne dis pas que ceux qui pratiquent l’ostéopathie crânienne telle qu’ils l’ont apprise n’ont pas de résultats. Je pense qu’ils ont des résultats pour d’autres raisons.
Notes à mes collègues, ostéopathe DO et OA, par pitié, ne dites plus à vos patients qu’ils ont le temporal en rotation externe ou la SSB bloquée…
Sources :
Amendolara et al, 2024 Frontiers | Effectiveness of osteopathic craniosacral techniques: a meta-analysis
Ceballos-Laita et al. 2024 Is Craniosacral Therapy Effective? A Systematic Review and Meta-Analysis – PubMed
Haller et al, 2015 Craniosacral Therapy for the Treatment of Chronic Neck Pain: A Randomized Sham-controlled Trial – PubMed
Haller et al, 2020 Craniosacral therapy for chronic pain: a systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials – PubMed
Madeline & Helster, 1995 Suture closure in the human chondrocranium: CT assessment – PubMed
Mythologies Ostéopathiques, Pierre-Luc L’Hermite, édition L’Harmattan

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